La sortie prochaine du film Sukkwan Island, de Vladimir de Fontenay avec, entre autres, Swann Arlaud, nous a donné l’envie d’exhumer une interview de David Vann réalisée il y a une dizaine d’années. L’auteur nous parlait de son livre, de la nature, des armes…
Notre première rencontre avec David Vann date de 2010, Sukkwan Island venait juste de recevoir le prix Médicis étranger, Oliver Gallmeister était sur un nuage, David Vann était… fidèle à ce qu’il est : sympathique, décontracté, un brin lunaire, se mettant tellement à nu et avec une façon désarçonnante de parler des choses les plus horribles de manière naturelle et gaie – voire franchement drôle. Nous avons suivi sa carrière, animé pas mal de rencontres avec lui (toujours un plaisir et à chaque fois une découverte). En 2016, nous l’avions interviewé pour feue la revue AAARG ! créée par Pierrick Starsky. David Vann y parlait de la nature, la famille, les drames, les armes, la violence et revenait sur son parcours littéraire et personnel – que l’on comprenait mieux lors de la parution de Dernier jour sur terre. La voici aujourd’hui.

La genèse de Sukkwan Island
David Vann, en 2010, vous débarquez en France avec Sukkwan Island, on ne vous connaissait pas. Aujourd’hui, vous êtes célèbre et traduit dans le monde entier, mais revenons sur ce premier livre…et vos débuts en écriture
Au début, vers sept-huit ans, je voulais être un écrivain d’aventures. J’écrivais des histoires sur nos parties de pêche et de chasse en Alaska que j’offrais pour mon père à Noël. C’étaient des nouvelles où l’on manquait de mourir six fois dans l’année, qui s’intitulaient Plus au nord que l’Alaska, par exemple. J’en ai écrit plusieurs pendant un certain nombre d’années, des histoires de pêche, de chasse, de descente de rivières, de grandes vagues, on pourrait dire « grandes vagues et grands poissons » [rires]. Le suicide de mon père a changé mon regard et m’a poussé vers la tragédie, plutôt que le roman d’aventures. Du coup, je ne me retrouve pas à écrire dans les magazines de pêche ou sur les grands espaces… je ne suis pas Pete Fromm ! [rires].
J’ai passé de nombreuses années à essayer d’écrire sur le suicide de mon père. En fait, j’ai mis dix ans – entre mes 19 et 29 ans – à écrire, à jeter la plupart de ce que j’écrivais et à apprendre comment on écrivait. Finalement, ce qui a été publié dans Sukkwan Island est un texte que j’ai écrit très rapidement, en 17 jours seulement, pendant un voyage en bateau entre la Californie et Hawaï. Ce livre a changé toute la conception que j’avais du métier d’écrivain : au milieu de ce livre, un événement change tout le roman. Je ne l’avais absolument pas vu venir et j’ai réalisé ce que j’étais en train d’écrire qu’à la moitié de la phrase. À ce moment-là j’ai arrêté d’écrire. Le lendemain, lorsque je m’y suis remis je voulais couper cette fameuse phrase et revenir à mon plan initial. J’ai relu ce que j’avais déjà écrit et réalisé que tout ceci menait à ce moment-là, qu’il y avait une espèce de chemin – que mon inconscient avait créé – qui menait à cette phrase et c’était comme si je lisais ces pages pour la première fois. Aujourd’hui j’écris sans aucun plan et pense que, finalement, la pire chose qui puisse arriver à un auteur est d’avoir une idée à suivre.
Ce livre raconte l’histoire d’un père et d’un fils qui décident d’aller passer une année en Alaska, sur une île. Il y est question de survie, mais l’histoire vraie derrière ce livre est que mon père m’avait demandé lorsque j’avais 13 ans de revenir vivre avec lui en Alaska. J’ai refusé et quelques semaines plus tard, il s’est suicidé. Finalement ce livre était pour moi l’occasion de donner une seconde chance à ma relation avec mon père, mais je ne l’ai réalisé qu’après l’avoir écrit.

L’écriture
Vous disiez écrire sans plan, mais j’ai cru lire que vous étiez passé par les ateliers de creative writing qui, sauf erreur de ma part, prônent le contraire. Alors que pensez-vous de ces ateliers ?
Effectivement, lorsque je prenais ces cours, on m’avait enseigné que 95 % du temps d’un écrivain consistait à réécrire ce qu’il venait d’écrire, que tout était dans la révision des textes. Pour moi, il n’y a rien de vrai par exemple. Dans Goat Mountain, mon livre le plus récent traduit en France, il n’y a pas un paragraphe que j’ai enlevé, ajouté ou déplacé. Le livre est exactement comme je l’ai écrit. J’ai fait des corrections au niveau des phrases, modifié l’ordre des mots, en ai ajouté ou supprimé quelques-uns. Mais la structure est exactement celle que j’ai écrite. J’écris très vite, j’écris à la vitesse où je pense, à la vitesse où mes mains sont capables de taper sur le clavier. Si j’y pense un peu plus, il n’y a même pas une phrase que j’ai réécrite, le travail s’est juste fait au niveau des mots, c’est tout. Je ne pensais absolument pas que ça serait comme ça que j’écrirais.
Sukkwan Island écrit en 17 jours, Goat Mountain écrit très vite aussi. Est-ce une constance chez vous ?
J’ai écrit 7 livres en 7 ans. Cela m’a pris, pour chaque livre, 6 mois d’écriture au quotidien chaque matin. Pour moi c’était très facile et je me demandais toujours pourquoi les écrivains étaient en train de se plaindre [rires], car finalement c’était un boulot simple. Mais cette année, je suis en train de me battre avec un roman et je me souviens pourquoi tout ceci m’avait semblé difficile à une époque [rires]. Mais je pense que si ces livres sont venus de manière si facile, c’est parce je les portais en moi depuis un moment. Goat Mountain, par exemple, est le même matériau que la première nouvelle que j’ai écrite. Pour Désolations, j’en avais déjà écrit 50 pages 9 ans auparavant. Comme dit le proverbe anglais, je prenais les fruits les plus accessibles de l’arbre….
Il va vous falloir prendre une échelle pour attraper ceux du haut…
Oh oui [rires].

On pourrait appliquer à la plupart de vos romans la remarque du Guardian qui dit très justement « Sukkwan Island tient à la fois de l’autobiographie la plus sincère et de la fiction la plus pure… ». Quelle est votre vision de l’écriture, que cherchez-vous lorsque vous écrivez ?
Je cherche un petit grain de folie dans chaque page, j’essaie de laisser parler mon inconscient. J’ai ces histoires de famille en moi, cela fait des décennies qu’elles m’habitent. J’ai énormément de chance car je viens d’une famille où il y a eu cinq suicides et un meurtre [sourire], beaucoup de divorces et de faillites, me donnant de nombreux sujets pour occuper mon esprit. J’ai aussi eu la chance de vivre dans des lieux exceptionnels, que ce soit l’Alaska ou les régions rurales au nord de la Californie. Ces paysages magnifiques ont énormément d’importance pour moi et façonnent mon écriture. J’ai aussi des influences me venant de tout ce que j’ai lu et étudié. Je traduis des textes du latin et du vieil anglais, qui sont les deux langues source de l’anglais moderne, ce qui me permet de réfléchir à la structure de la langue et au style. Ces influences familiales et littéraires se rencontrent lorsque je m’assois pour écrire et je n’ai pas besoin de réfléchir au style que je vais employer car c’est mon inconscient qui le fait. Il s’exprime et donne un sens à ce que j’écris qui dépasse mon entendement à ce moment-là. La transformation se fait dans le paysage. C’est dans les paysages que j’arrive à exprimer des choses. C’est lié à une grande tradition littéraire américaine où l’on parle des paysages et de l’influence des territoires. Pour moi, le paysage fonctionne comme un test de Rorschach – vous savez ces tâches d’encre dans lesquelles le psychanalyste peut voir quelque chose. Et bien de la même manière, le paysage n’a pas de sens en soi, mais la manière dont je le décris va lui donner un sens.
La famille
La famille est extrêmement présente dans votre œuvre. Comment s’organise le travail autour de celle-ci ?
Je me considère comme un écrivain néo-classique. J’écris de la tragédie grecque, comme on le fait depuis 2 500 ans. Les grecs savaient que la famille était ce qui nous faisait et nous défaisait. Ce que j’aime particulièrement dans la tragédie grecque, c’est que les personnages agissent de manière inconsciente, hors de tout contrôle. Ils n’ont pas la conscience de ce qu’ils font. Dans la tragédie grecque, les personnages – protagonistes et antagonistes – ne sont pas ennemis, ils ne se détestent pas. Au contraire, ils s’aiment, mais n’arrivent pas à ne pas se faire de mal. Je pense que la grande question de la tragédie grecque est pourquoi se fait-on du mal alors qu’on s’aime. Ma famille s’intègre tout particulièrement dans ce contexte. C’était aussi une famille de menteurs. On se racontait beaucoup de mensonges, des petits comme la taille des pissons pêchés, des plus grands sur les sujets plus graves comme qui était responsable du suicide de telle ou telle personne. Il était inévitable que ma famille se retrouve dans mon travail car elle correspond à toutes ces caractéristiques dont j’ai besoin pour écrire ce genre de romans.
Nature : chaud et froid
La formule fondamentale de Ron Rash est « le paysage est le destin, c’est-à-dire que la personne que vous êtes, est générée par l’endroit ou vous vivez. Donc l’endroit où vous vivez, le paysage qui est le vôtre, qui vous entoure, conditionnent votre façon de voir le monde. Vous êtes la personne que vous êtes suivant le lieu où vous habitez. Si vous vivez à la montagne, avec la verticalité que ça impose, vos sentiments ne seront pas les mêmes que quelqu’un qui est à face à la mer, qui va avoir une vision et une perception du monde entièrement différente. »
Qu’en pensez-vous ?
C’est vrai. J’ai eu beaucoup de chance de grandir en Alaska, qui est un endroit immense et magnifique. Mais c’est aussi un endroit qui fait peser énormément de pression sur les gens qui l’habitent et c’est l’état des États-Unis où il y a le plus haut taux de suicide car c’est un territoire extrêmement sombre, désolé, où l’on peut ressentir la solitude de manière intense, et qui est très froid. Les gens qui y vivent sont un peu bizarres. En plus, il y a beaucoup plus de d’hommes qui y vivent que de femmes. Une blague dit que les chances de trouver un homme pour une femme en Alaska sont très grandes, mais les hommes qui sont en Alaska ne sont pas une chance [rires].
Personne ne voit le monde de manière neutre. Notre vision, notre perception, est toujours influencée par ce que nous sommes, par ce que nous avons vécu. Dans toute histoire que nous pouvons raconter se dégage une part de nous-même. Je passe simplement plus de temps à le faire que la plupart des gens.
La nature est omniprésente dans votre œuvre, qu’on pourrait sommairement partager en un diptyque glacial (Sukkwan Island et Désolations) et une partie californienne (chasse et nature dans Goat Mountain, fournaise dans Impurs). Quel rapport entretenez-vous avec la nature ?
J’ai un côté très romantique. J’aime m’immerger au sein de la nature parce que ça me donne le sentiment d’être vivant et que je peux me régénérer au contact de cette nature. En même temps, si j’y pense, je ne crois absolument pas à cette philosophie. Je crois que cette idée d’être meilleur lorsqu’on est au contact de la nature est héritée des transcendantalistes américains, qui eux-mêmes l’ont pris chez les poètes britanniques romantiques et que tout ceci est un désir philosophique de retourner au jardin d’Éden. Mais c’est complètement faux, parce que la nature ne vous apportera rien, sinon un miroir de vous-même. Pourtant, je ne peux pas m’en empêcher, j’ai ce rêve, cette aspiration romantique. Aujourd’hui, je vis en Nouvelle-Zélande et tous les jours, je suis au contact des montagnes, de l’eau…

Comment faites-vous pour rendre la nature si présente dans votre livre au point d’en faire un personnage à part entière ?
Comme je n’ai pas de plan, il m’arrive d’être bloqué au cours de l’écriture. À chaque fois que cela m’arrive, je me tourne vers les descriptions de paysages. Ils sont très importants pour moi, ils m’ont façonné dans mon enfance et, en quelque sorte, sont devenu mythiques. Ce ne sont pas simplement des lieux, c’est quelque chose qui porte un sens. Quand j’écris, je ne vais pas revoir ces lieux, simplement je me concentre sur l’image que j’en ai, sur cette mythologie personnelle. Mes descriptions ne sont pas que l’instantané – dans le sens de la photographie – d’un lieu, mais elles cherchent à exprimer un sentiment, elles se font les témoins du changement interne du personnage et essayent de refléter ce qu’il porte en lui. D’ailleurs, c’est un exercice d’écriture que vous pouvez faire : si vous vous souvenez d’un lieu particulièrement important de votre enfance, vous pouvez essayer de le décrire et voir en quoi cette description va vous parler de vous-même. En fait, ce n’est pas quelque chose de propre aux écrivains, nous le faisons tous. Personne ne voit le monde de manière neutre. Notre vision, notre perception, est toujours influencée par ce que nous sommes, par ce que nous avons vécu. Dans toute histoire que nous pouvons raconter se dégage une part de nous-même. Je passe simplement plus de temps à le faire que la plupart des gens.
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Il y a certes, la nature, mais aussi les terres, « vos » terres : « Nous avons vendu les terres, ce domaine de chasse, pour quelques cents, c’était idiot, car c’étaient les terres qui abritaient l’histoire de notre famille, qui nous liaient les uns aux autres chaque année, et nous étions désormais dispersés. » (Dernier jour sur terre)
Terres présentes dans Goat Mountain, par exemple : « Je n’ai plus de terres, à présent, et je ne peux plus rendre visite à notre histoire. »
Terres à cabanes, que ce soit dans Impurs ou Goat Mountain, bref, pouvez-vous nous parlez de ces terres qu’on ressent particulièrement dans vos livres ?
Il y a beaucoup de cabanes dans mes livres à tel point qu’un critique anglais dit qu’ils se ressemblaient tous [rires]. Du coup, dans Goat Mountain je fais dormir les personnages dehors, ils ne peuvent pas se protéger et dorment par terre. Goat Mountain est le livre que j’ai écrit qui s’apparente le plus à la tragédie grecque. L’action se déroule sur deux jours et demi, dans un même lieu, il n’y a que quatre personnages, dont deux sont secondaires. Vous avez le protagoniste, l’antagoniste et les deux autres autour. Le but de la tragédie est de vous emmener dans un univers infernal. Dans ce livre, c’est la description de la nature la plus proche de l’enfer que j’aie jamais réussi à écrire. Il ne faut pas se dire qu’on ne veut pas aller en enfer. L’enfer est un lieu hyper sympa car pendant des millénaires il a été un lieu d’expression que les artistes pouvaient s’approprier car il n’était pas gouverné par l’église. L’enfer n’est pas une création de l’église, c’est une création des artistes où ils pouvaient exprimer leur liberté. Sur certains triptyques, les artistes ne pouvaient faire figurer que ce qui correspondait aux codes de l’Église. Mais toute leur créativité, toute leur part de folie pouvait donc s’exprimer dans l’enfer puisque justement c’était une part qui n’était pas codifiée. L’enfer est un lieu où l’on peut se retrouver, la seule problématique est qu’on ne peut pas y aller simplement. Goat Mountain est mon enfer, vous pouvez le visiter si vous voulez. C’est un enfer où il n’y a pas de femmes, car pour moi c’est important qu’il n’y ait pas de femmes en enfer car je pense que toute la violence et la malfaisance du monde vient des hommes. En tout cas dans ma famille où toutes ces histoires de violence, d’abus, de suicides viennent des hommes… pendant des décennies, j’ai été très effrayé par mon grand-père… donc la femme n’a pas sa place en enfer. Ce qui y est décrit est un territoire de chasse dans lequel j’allais en famille et je suis devenu un homme, au sens familial, en y allant tuer un cerf. Finalement, tuer un cerf était une manière déguisée de commettre un meurtre. C’était une espèce de rituel familial. Il fallait tuer. Non pas un homme car on ne le pouvait pas, mais un cerf qui était un substitut de l’homme. Ensuite je devais manger son foie et son cœur crus.

Oui, il y a une longue et terrible description de ce rite initiatique, la pression familiale…
Effectivement c’était un rituel extrêmement important dans ma famille. En automne, les hommes partaient chasser. Normalement vous n’avez pas le droit de chasser avant vos treize ans, mais dans la famille on le faisait avant, je l’ai fait à onze pour la première fois. C’était LE rituel initiatique, c’est ainsi qu’on devenait un homme, tout le voyage portait ce sens-là. J’ai tué un faon. Tous les hommes de ma famille se sont mis à crier, il y avait énormément d’excitation autour de cette mort. J’ai du manger son cœur et son foie – ce qui est absolument dégoutant. Ce faon ressemblait tellement à Bambi… Le plus terrible a été le deuxième car je ne l’ai touché qu’à l’épine dorsale. Il était paralysé, mon père m’a demandé de m’approcher et de l’achever. L’animal était plus grand que moi, il respirait, me regardait… ça a été un moment absolument épouvantable et la base de ce qui a fait ce livre. Au premier chapitre de ce roman, mon personnage tue un homme. De ce meurtre, il ne va absolument rien ressentir, en revanche, au moment où il va devoir tuer l’animal il va éprouver de l’empathie et tout va basculer pour lui.
Armes
Sauf dans Impurs, les armes et leur maniement sont omniprésents. Parlez-nous de votre rapport aux armes (vous dites avoir reçu très tôt votre premier fusil, vous expliquez les chasses en détail dans Goat Mountain…).
J’ai grandi avec des armes. Quand on est gamin, c’est très très drôle de tirer sur des choses. J’ai tiré sur un nombre incalculable de canards, d’oies, d’écureuils. Je crois que j’en ai tué une centaine, et j’en ai gardé plus de cinquante peaux car je voulais me faire une toque et une veste de trappeur [rires]. Après le suicide de mon père – un suicide par arme à feu – ma famille a trouvé que c’était une bonne idée de me léguer ses armes. On m’a offert une carabine magnum 380 qui servait pour la chasse aux ours, une carabine 30/30 comme dans les westerns qui pouvait servir pour tuer des gens et des flingues identiques à ceux que la police portait – bref toute l’artillerie. Pendant trois ans, les armes ont été ma thérapie, je ne suis pas allé voir de thérapeute, je tirais sur des choses.
J’ai essayé de lutter contre le lobby des armes à feux aux États-Unis. J’ai écrit un livre parlant d’une tuerie dans une université américaine et me suis battu comme je le pouvais contre la possession d’armes à feu. Mais c’est un combat perdu d’avance. Et c’est une des raisons pour lesquelles j’ai quitté les États-Unis il y a quelques années. On ne peut pas mener ce combat. Le lobby des armes m’a appelé « le diable », ils avaient un blog sur lequel ils avaient fini leur diatribe contre moi en disant « je te rejette et te chasse d’ici », comme dans une formule d’exorcisme. Le lobby des armes à feu a gagné puisqu’en 2008 une loi est passée donnant libre cours à toute possession d’armes aux États-Unis. Lorsqu’il y a eu cette tuerie au Connecticut, Obama a essayé de rétablir un semblant de contrôle, mais c’était peine perdue car la décision de la Cour suprême avait déjà été prise pour abolir toute limite sur ce contrôle des armes. C’est aujourd’hui légal dans certains états d’être un vétéran de l’armée – et il se trouve que tous les tueurs de masse aux États-Unis ont un passé militaire, car c’est là que ces gens ont appris à tirer sur des gens sans la moindre émotion – d’avoir un passé de troubles mentaux, d’être passé par la prison et d’être dans un bar en train de boire une bière avec un flingue chargé sur vous. Si vous regardez les récentes attaques à Paris, nous avons plus de morts chaque semaine aux États-Unis par arme à feu depuis des années. Nous sommes une zone de guerre depuis des années.
C’est l’Amérique qui produit ces monstres, que ce soit par une politique conservatrice, ce mouvement autour des armes à feu, ses carences dans le système de santé concernant les maladies mentales, le rapport aux vétérans des armées… En fait, ces tueurs racontent aussi l’histoire des États-Unis.
C’est effectivement le triste constat que vous faites dans Dernier jour sur terre où relativement aux 10 000 morts par balle par an (à l’époque où est sorti le livre), c’est une goutte d’eau. En parlant de ce livre, je trouve intéressant son moment de publication. Après différents romans sur les armes, la violence, on a l’impression que c’est l’essai qui vient compléter vos différents romans et interrogations et cela me fait penser au travail fait par James Ellroy sur sa mère, qui voit sa fin avec Ma part d’ombre.
C’est un très bon commentaire. Je n’avais jamais pensé à cela comme ça. Effectivement, Dernier jour sur terre est en quelque sorte la clé qui permet de comprendre tous les romans que j’ai écrits. Dans ce livre, il était important pour moi de ne pas faire de ce tueur un monstre. Car aux États-Unis, il y a cet écueil qui consiste toujours à dire que ces tueurs de masse ne font pas partie de la population américaine. En quelque sorte, ils ne sont pas comme nous, ce sont des tarés et c’est tout. Ils ne disent rien sur ce que sont les Américains. Alors que c’est l’Amérique qui produit ces monstres, que ce soit par une politique conservatrice, ce mouvement autour des armes à feu, ses carences dans le système de santé concernant les maladies mentales, le rapport aux vétérans des armées… En fait, ces tueurs racontent aussi l’histoire des États-Unis. Dans ce livre, pour rendre ce tueur humain, j’ai raconté une part de ma propre histoire, pour me comparer. C’était très excitant car c’était la première fois que je faisais du journalisme d’investigation et j’ai eu accès à un dossier de plus de 1 500 pages. Un dossier de police absolument pas travaillé, un matériau brut, sans censure, ni coupe. J’ai eu accès à son dossier médical, tous ses dossiers militaires, l’intégralité de ses e-mails, ses dossiers scolaires… et toutes les interviews menées par la police auprès des proches de ce tueur. J’ai essayé d’être aussi proche que possible de ce tueur, d’écrire des moments de sa vie en étant le plus réaliste possible pour expliquer ce qui avait pu le mener à ça. Ce qu’il a fait n’était pas inévitable, il aurait pu ne pas le faire – de la même manière que mon père aurait pu ne pas se suicider – mais je voulais simplement expliquer pourquoi il avait pu en arriver là. C’est l’enquête la plus complète jamais menée sur un « tueur d’école » (nde : aux États-Unis existe le terme school shooting), mais c’est mon livre qui s’est le moins bien vendu et qui a été le plus ignoré aux États-Unis car je pense que les Américains n’ont pas envie de voir cette part de leur histoire
Propos recueillis par Christophe Dupuis en 2016. Traduction Marie-Anne Lacoma & Oliver Gallmeister. Merci à DOA pour l’aide à la traduction sur les armes à feu.
Pour aller plus loin
Tous les romans de David Vann sont traduits par Laura Derajinski et publiés aux Éditions Gallmeister.
Le film de Vladimir de Fontenay, adapté du roman de David Vann.